Une matinée pour un portrait : Ahmet Gülgonen, architecte et enseignant

Ahmet interrogé à la Biennale des Anciens de l’ENSA Paris-Belleville en 2017

Ahmet Gülgönen, parrain de notre association Alumni Paris-Belleville, a enseigné de 1971 à 2008 à l’Unité pédagogique d’architecture n° 8 devenue l’Ecole d’Architecture de Paris-Belleville. Il a pratiqué dans le même temps la maîtrise d’oeuvre au sein de l’agence APRAH. Un matin d’octobre 2018, nous lui avons rendu visite à son atelier pour l’interroger, échanger avec lui, nourrir les réflexions de l’association et dresser son portrait.

Assis près des fenêtres, devant une table couverte de livres et de dessins, Ahmet annonce d’emblée : « J’ai eu un parcours assez chanceux ! J’étais dans des très bonnes écoles avec de très bonnes conditions et des bons cercles d’amis… mais ce n’est pas seulement une chance du ciel, c’est une chance bâtie.»

Ahmet Gülgönen est né en 1940 à Ankara. Il grandit dans cette ville, dans une maison conçue par son grand-père lui-même architecte. Son école primaire est un bâtiment d’Ernst Egli, son lycée, conçu par Bruno Taut. « Avec de magnifiques détails ! Je n’ai pas choisi l’architecture, je suis né en architecture ! »

Etudiant à la Middle East Technical University, il reçoit l’enseignement d’architectes japonais, américains ou danois à l’image de Johan von Spreckelsen, architecte de l’arche de la Défense. « C’était mon ouverture sur le monde scandinave. L’architecture du Nord est une leçon en elle-même » Pendant l’été, Ahmet voyage « mais toujours le voyage est une séance de travail ». C’est ainsi un voyage sur la côte méditerranéenne qui lui donnera l’occasion de son premier projet construit, à la fin de sa première année. « Dans une ville très charmante, des collines descendant vers la mer, diverses cultures, des vestiges… J’écoutais les habitants dans un café du village parler du besoin d’une école entre le plateau et la mer. J’ai eu envie d’étudier ça, de visiter le site ! J’ai beaucoup observé, fait des esquisses de terrassement dans la pente, sans précision mais donnant une idée forte, et une maquette pour montrer le principe. J’étais dedans, très volontaire. Les gens étaient enchantés, ils ont convoqué des ingénieurs et ont construit l’école.»

Diplômé, il obtient une bourse d’études et décide d’aller à Philadelphie « parce que c’était une excellente école, et qu’il y avait Louis Kahn ! » Dans cet atelier, il prend part à un groupe créatif et cosmopolite. Parmi eux il rencontre des français, Bernard Huet, mais aussi Marc Emery, Willy Serneels, premiers contacts avec la future école de Paris-Belleville. Affirmant son intérêt pour le projet urbain il y suit également un master en city planning et urban design. De retour à Ankara en 1965, Ahmet fait ses débuts dans l’enseignement à la Middle East Technical University.

A Paris, l’UPA-8 qui deviendra plus tard l’ENSA Paris-Belleville est fondée par Bernard Huet après mai 1968. « C’est très important dans la naissance de l’école cette raison sociale historique. Ce n’est pas comme ouvrir une boutique, c’est un lieu enraciné dans une époque. » Deux ans après, Ahmet reçoit une lettre de Serneels l’invitant à enseigner dans la nouvelle école: « Je les remercie encore ! Quand j’ai reçu le courrier je suis allé dans un bon restaurant et j’ai bu un très bon verre de vin ! Et je suis parti à Paris. » Il raconte un très bon accueil, une équipe d’enseignants soudée, volontaire, discutant jusque tard dans la nuit d’architecture et de ville, avec une confiance réciproque.

Ahmet donne un cours de théorie apprécié des étudiants et enseigne le projet architectural en atelier pendant de nombreuses années. Parmi des étudiants et enseignants d’origines diverses, le dessin peut s’avérer un bon langage commun et Ahmet le pratique justement avec une grande liberté. « Avec les étudiants je dessinais sans arrêt, c’était mes notes : au lieu de mots, je joue avec les lignes, les points. »

Au cours des ces années d’enseignements, Ahmet a pu explorer l’architecture à travers une diversité de thèmes et de travaux. Il nous fait parcourir une sélection de ses archives : une belle recherche sur la typologie urbaine de Nancy effectuée avec des étudiants, un article racontant les travaux de l’école de Philadelphie, de longs panoramas urbains dessinés à la plume, des publications questionnant la théorie architecturale.

Au sein de ces archives, Ahmet s’attarde sur les « cahiers d’atelier » qu’il considère comme une des caractéristique de son enseignement du projet architectural. « Je le crois être un excellent outil pédagogique et une ouverture sur l’aspect théorique de l’enseignement de la conception. A chaque séance de l’atelier nous faisions un compte-rendu avec la participation des étudiants. Il contenait la présentation du travail des étudiants à différents niveaux d’avancement et les critiques formulées par mon assistant Nicolas André et moi-même. Le compte-rendu était ensuite distribué à tous la semaine suivante. A la fin du semestre, tous ces documents étaient finalement rassemblés au sein du cahier d’atelier.» On y retrouve soigneusement consignées les photographies les match box models de chaque étudiant, les dessins et les références échangées, les options de projet discutées… à chaque étape du semestre. « Un atelier d’architecture doit être précis comme un atelier de chimie, comme une science. Et il en faut une trace, une trace partagée. » Outil hebdomadaire à l’époque, ces compte-rendus collectifs illustrés prennent aujourd’hui une autre valeur, il sont la mémoire d’une façon d’enseigner le projet d’architecture, d’ « enseigner l’invention ». L’enseignement « n’était pas de l’improvisation, il reposait sur une méthodes, des principes, une préparation. Cet enseignement a évolué au contact des différents étudiants, c’est aussi ce que montrent les cahiers d’atelier. »

Les cahiers permettaient d’aborder les thèmes suivants :

  • Notes sur le processus de la mise en forme
  • L’analyse de projets ou bâtiments similaires au sujet de l’exercice du semestre, comprenant des visites collectives
  • L’actualité du sujet de l’exercice du semestre, comprenant les publications sur des bâtiments récents
  • Le compte-rendu par les étudiants des séances de studio, pré-jury et jury
  • L’étude et la compréhension des particularités du site, du contexte, du paysage
  • Le calendrier de travail du studio, les étapes de la conception et leur présentation
  • L’étude des matériaux
  • L’analyse du programme – à différentes échelles

Ci-dessous, extraits choisis de cahiers d’ateliers de différentes années (clic droit + afficher l’image pour une lecture aisée).

Pour Ahmet, la transmission repose sur une attitude généreuse, dont pourront faire preuve à leur tour les étudiants. Il s’agit de transmettre un savoir-faire mais aussi de bâtir la confiance des futurs architectes. « Je ne montrais pas aux étudiants ce qu’ils devaient faire, ce n’était pas une « correction », mot que je déteste, curieusement utilisé. Ne pas faire de recommandation sur la chose à faire, mais ouvrir. Inviter à s’engager aussi, car il y a une responsabilité de l’architecte par rapport au programme. »

Parallèlement, Ahmet s’engage justement en tant que bâtisseur au sein de l’APRAH – Atelier de projet et de recherche en architecture et habitat – agence fondée avec Florence Gülgonen, sa femme, et François Laisney, architecte urbaniste, tous deux rencontrés à l’ENSA-PB. Entourés d’autres collaborateurs, ils y privilégient d’un commun accord les sujets publics et collectifs – logement social, halles de marchés… en essayant de donner toujours plus à la ville qu’un strict bâtiment dans sa parcelle, affirmant la dimension intrinsèquement urbaine de tout projet architectural, en continuité avec les valeurs enseignées à l’école de Belleville. « Mon enseignement était une source d’inspiration pour notre agence, et notre vie professionnelle d’architectes était une source pour l’enseignement. »

L’agence APRAH a mené de nombreux projets de halles de marché, chacun avec une structure emblématique, accueillante pour la lumière naturelle et des usages changeants. Ci-dessus celle de Cayeux-sur-mer, ci-dessous le marché couvert Edouard Vaillant à Bobigny. (sources : Belliard constructions, CAUE-observatoire)

Notre matinée touche à sa fin et nous évoquons avec Ahmet le cinquantième anniversaire de l’école : quelles évolutions a-t-il pu y observer depuis la création ? « Chaque institution a sa période de fondation, son époque sociale, politique, puis son évolution, puis des divisions, c’est normal ! Une grande unité est disperse… Il faut que quelque chose disparaisse mais que quelque chose soit bâti. C’est une excellente école, il faut que cette excellence perdure tout en évoluant. »

Parmi les ressources de cette évolution, Ahmet insiste sur l’histoire – c’est un devoir de se demander « que s’est-il passé ? » Il faut une trace des réflexions, et une modalité de transmission de ses traces doit être inventée. » Et conclut sur ce qui a parcouru sa carrière et sa vie, la diversité culturelle. « Dès le départ, l’UPA8 a commencé comme une école cosmopolite avec de bons enseignants du monde entier. Si nous voulons aujourd’hui une nouvelle vitalité, comme un recommencement de l’école, que je crois nécessaire, il doit avoir ce caractère cosmopolite. »

Article écrit par Paloma Charpentier, à partir d’un entretien réalisé le 13 octobre 2018 avec Cécile Cheung-ah-Seung et Ahmet Gülgönen.

A consulter également : Fonds Ahmet et Florence Gülgönen ; Horizontal Drawings or Context as a Place, Ahmet Gülgonen – beau livre recueil de dessins de villes, architectures et paysages